État des lieux avant le chaos
MOULINS À VENT
Paris. 2005.
Le bureau d’un auteur, encombré, ainsi que la table de travail, de livres, documents, dossiers, feuilles éparses.
Dans un coin, un canapé en tissu élimé, où se mêlent couvertures, revues, livres, feuilles.
Une grande porte-fenêtre fermée est occultée par d’épais rideaux. Le seul éclairage de la pièce provient de chandelles.
De la rue parvient le vacarme de la ville : bruits de moteur, benne à ordures, marteaux piqueurs, hayons de camions effectuant leur livraison, bus, klaxons, motos ; et par moments, d’un appartement voisin proviennent des bruits de travaux : scie électrique, perceuse, coups de marteau, etc.
L’air maladif, un homme en pyjama, revêtu d’une robe de chambre informe, coiffé d’une toque, arpente la pièce, il s’assied à sa table, s’empare de son stylo, écrit rapidement quelques mots, s’interrompt, se relève, reprend ses allées et venues, puis revient de nouveau à la table. Il saisit la feuille qu’il parcourt des yeux.
L’APPRENTI MAÎTRE (Il lit)._ Lettre ouverte aux hommes libres. Les pas de l’homme ont foulé la Lune, des robots téléguidés par son intelligence hors pair bientôt n’ignoreront plus rien de Mars, Jupiter et autres planètes du système solaire, en attendant que ses télescopes géants aux lentilles monumentales couplées en faisceau aillent sonder les confins de l’univers, à des centaines de millions d’années-lumière, pour en débusquer, l’énergie et la matière cachées des galaxies noires, au milligramme près. Des plus lointains halos intergalactiques aux abysses vertigineux de l’océan, en passant par le moindre centimètre carré de la terre, tout lui est connu, tout se voit appréhendé par son génie, classé, rationalisé, maîtrisé et tenu à disposition dans les tables du progrès. La terre désormais finie, aux limites étroites dans le vaste espace que sillonne son ingéniosité, n’est plus qu’une balle dans ses mains, dont il joue avec nonchalance. Mais ce Titan qui fulgure de son cerveau les tréfonds de l’hyper espace et asservit la matière à ses désirs empressés, qu’en est-il de son esprit ? Qu’en est-il de son art, de sa pensée, de sa liberté ? (Vacarme de la rue.) Partout ce ne sont que concepts désincarnés, abstraits, inanimés, automates de manèges, peinturlurés aux couleurs de l’époque, gentils soldats qu’on affuble de l’uniforme des bons sentiments, tous rassemblés en cohortes pacifiques clamant toujours les mêmes slogans consensuels, chevaliers d’un ordre nouveau en croisade pour imposer l’avènement universel de la pensée unique. Voici le nouveau Moloch auquel sacrifient tous les esprits embrigadés par l’enthousiasme lyrique d’une bien-pensance aseptisée. Sa théologie, d’une simplicité tout évangélique, ne souffre cependant aucun écart, pas le plus petit frémissement de fantaisie singulière, pas le moindre soupir de liberté quant au dogme de l’optimisme béat qui meut ces légions affamées de bonheur et de respect de l’autre. Il n’y a qu’une façon de penser, de créer, d’exister et c’est la leur, la bonne. Quel que soit le domaine concerné, quels que soient le sujet, les personnages, les thématiques, tout est immuablement orienté, balisé, résolu selon les canons rassurants de cette pensée univoque. Partout, oui, partout, l’unanimité fait rage, le consensus règne, incontesté, incontestable. (Vacarme des travaux dans l’appartement voisin.) Mais rappelons-nous, il n’y a pas si longtemps, quelques décennies à peine, rappelons-nous Boulgakov, Mikhaïl Afanassiévitch Boulgakov, l’auteur le plus original, le plus puissant de son époque, réduit au silence par le petit père du peuple et ses affidés, milices innombrables de petits-maîtres, thuriféraires du Grand Dieu Progrès, tous zélateurs d’une idée unique de la société, et de l’art au service de cette idée, exclusivement, fidèlement, sans recours possible. Ainsi, par un diktat aveugle promulgué par d’obscurs technocrates sans talent, du jour au lendemain, les pièces de Boulgakov furent interdites de scène, ses écrits vomis par tous les chiens couchants du régime au nom de leur idéologie. Son crime : penser autrement, voir différemment, créer à l’encontre de la pensée unique alors en vigueur. Et cela n’est que trop humain, car de même que les tyrans assoiffés de pouvoir ne sauraient se satisfaire tant qu’un esprit les contredit, tant qu’une motte de terre échappe à leur tyrannie, de même la pensée unique dans son expansion naturelle n’aspire qu’à régenter tout le champ de l’expression, toute la psyché du vivant. (Vacarmes de la rue et des travaux dans l’appartement voisin, qui se mêlent.) La pensée unique a horreur de la contradiction, du mais, du je, elle n’accepte que le nous indifférencié, dévolu fanatiquement à son pouvoir totalitaire. Il fallait donc rayer Boulgakov du nombre des créateurs patentés, lui dénier tout droit à l’expression. Boulgakov détruit écrivit pour ses tiroirs, achevant de dicter, aveugle, sur son lit de mort, le plus beau chapitre de son Maître et Marguerite “Dieux, oh dieux, comme la terre est triste le soir. Que de mystères dans les brouillards qui flottent sur les marais…“ Chef-d’œuvre du plus grand auteur russe du vingtième siècle qui ne fut édité, et encore dans une version expurgée, qu’en mille neuf cent soixant-sept, vingt-sept ans après sa mort. Sans doute, Boulgakov a subi à l’extrême ce que l’art et la pensée endurent aujourd’hui, d’une façon sournoise, insidieuse, victime d’un grand inquisiteur agissant dans l’ombre, sans visage, sans nom, mais partout à l’affût, partout omnipotent, dernier avatar d’une censure qui ne se nomme pas, née le plus souvent d’une autocensure spontanée, tant cette pensée unique est efficiente dans sa subjugation.(Staccato dumarteau piqueur.)C’est que cette déité prégnante ne peut accoucher que d’une hydre : la peur. La peur d’être désigné du doigt, mis au piloris comme un pestiféré, banni de la masse communiant dans la même pensée ; la peur qui devient hantise de ne plus pouvoir travailler, ni même survivre, si l’on s’écarte de l’orthodoxie régnante, celle par laquelle s’obtiennent sans lutte de grasses sinécures pour tous les faiseurs de fictions en mal de célébration philanthropique. Alors pour la conjurer cette peur et la rendre inopérante, il y suffit que leurs fictions, à ces faiseurs peu regardants, s’accommodent de cette réalité-là qu’une pensée résume, et après eux, le déluge ! Oui, face à ce Grand Inquisiteur, informe, invisible, qui pèse de toute son ombre sur les consciences, pour les guider vers la révélation d’un futur triomphant, c’est la terreur, tout aussi informe, tout aussi invisible, mais omniprésente, c’est la terreur qui commande aux esprits, aux mains, à toutes les bassesses qui permettent que le cycle infernal se perpétue, et que chaque jour un peu plus la pensée dépérisse, la création se prostitue. Et vient le temps du goulag de l’art ! (Vacarme d’une mobylette sans pot d’échappement.) On sclérose la pensée, on châtre l’imagination, on tue les auteurs, leur ôtant l’oxygène qui fait vivre leur création : la liberté d’embrasser le tout vivant dans sa complexité, dans sa multiplicité. Moi, auteur, aujourd’hui, je suis réduit au désespoir, à l’impuissance, à la mort, parce que je ne peux que m’agenouiller devant les lois implicites, mais lois de fer ! du grand formatage en vigueur dans les officines du pouvoir médiatique et culturel ; je suis à la mort et j’en appelle à tous les hommes libres pour qu’ils s’échappent de cette cage dorée où des pinsons d’opérette, engraissés au millet de l’audimat, grisés d’happenings caduques qui se veulent dénonciateurs, ne cessent de s’égosiller à filer leurs trilles lénifiants, tantôt sur les scandales, tantôt sur les joies de la condition humaine. On n’exorcise pas un meurtre avec un ballet de patronage ! Il y faut une tragédie qui nous tende son miroir implacable. Oui, de toute urgence, il est temps de retrouver le chemin de la tragédie, il est temps que le réel nous étreigne de ses forces innommées ! Il est temps ! Il est plus que temps !
Il se fige, absorbé dans ses réflexions.
Don Quichotte, lance au poing, rapière au côté, et Sancho Pança, bissac en bandoulière, apparaissent.
DON QUICHOTTE ._ Vois-tu, Sancho, ce gentilhomme qui me semble quelque peu exalté et maladif de son exaltation même, encore que l’exaltation quand elle est produite par une cause noble a droit à nos plus grands égards, car il faut bien te pénétrer, mon brave Sancho, de cette idée, que le vulgaire commun ne saurait entendre, que là où l’exaltation parle avec noblesse, c’est qu’une grande souffrance en travaille l’âme de l’exalté, et tu ne seras pas sans te ressouvenir, à ce propos, du divin poète Le Tasse qui finit ses jours dans la folie la plus misérable, l’esprit dérangé par un désordre insane, pour avoir trop laissé son imagination aller à bride abattue, ayant l’amour en croupe ; ce gentilhomme, te disais-je donc, a toute l’apparence d’avoir raison. Ce que je perçois pourtant dans l’abondance amère de ses discours et lubies sans frein, c’est qu’il est bien plus malheureux que moi qui voyais mes ennemis dans des moulins à vent que je prenais pour des géants, tandis que ce pauvre hère n’a d’ennemis qu’invisibles, par ainsi, de sa lance et de sa rapière, il ne peut fendre que l’air insaisissable, s’épuisant après des chimères sans corps, créatures maléfiques qu’un puissant sorcier agit pour le déchirer lui et l’esprit du temps présent.
SANCHO PANCA ._ Sans vouloir offenser Votre Grâce, ce que pour ma part je vois là ressemble bien mieux à un galimatias de grimaces et de singeries à cul pelé qu’à une gentilhommerie quelconque, sans compter qu’à l’heure du jour où nous sommes, si j’en crois l’horloge de mon estomac assiégé par la famine, et qui bat la campagne tant il se désespère de tout secours en victuailles, nous devrions gentiment voguer alentour des onze heures ; c’est de deux heures passées, l’heure de mon déjeuner, et pour ce que j’ai mangé au lever qui tenait dans la cuillère d’un nourrisson, mon estomac qui crie comme une poulie rouillée n’en a plus souvenir. Quant à votre esprit agité, ma jolie perle de Thérèse lui dirait bien qu’à vouloir prendre la lune avec les dents, on y laisse sa santé et sa tête, car c’est comme de vouloir voler sans ailes, ou broyer de l’eau dans un mortier, rien n’y fait et c’est peine perdue. Et même si un chien regarde bien un évêque, à pot de terre contre pot de fer, on connaît la fin de l’histoire. Car pour celui qui est entré dans ce tourbillon de folies-là, le bout du chemin est le même que pour ce qui touche à l’abus de la bouteille : le vin entre et la raison sort. On ne s’en va point de foire comme de marché, et ceux qui s’entendent à plumer l’oie sans la faire crier ont plus d’un tour dans leur sac ; ils savent jeter la pierre et cacher le bras, et notre ami est bon comme la romaine, car aussi vrai que le bâton est le roi du monde, et que celui qui rit toujours trompe souvent, pauvre homme n’a point d’amis.
DON QUICHOTTE ._ Te voilà encore chevauchant tes maudits proverbes, sans même prendre le temps d’entendre l’âme blessée qui gémit et implore secours au bord du chemin. Sancho, je finirai par croire que tu n’es qu’un estomac et cela m’attriste qu’un esprit aussi vif que le tien soit plus inerte qu’une bûche face à tant de détresse.
SANCHO PANCA ._ C’est que pour que la vivacité saille, il faut que l’estomac aille.
Ils disparaissent.
Vacarme assourdissant fait de tous les vacarmes de la rue et des travaux dans l’appartement voisin.
L’APPRENTI MAÎTRE._ Une île ! une île au cœur de l’océan silence !
(Le carillon mélodieux à trois temps d’une sonnette retentit fortement. Des pas, une porte qu’on ouvre. Un temps. La porte qu’on referme.)
Marguerite !
MARGUERITE (dans les coulisses) ._ Ce n’est rien.
L’APPRENTI MAÎTRE._ Viens immédiatement !
Entre une femme.
MARGUERITE._ Un témoin de Jéhovah qui voulait me convertir.
L’APPRENTI MAÎTRE._ Tu me mens ! Et tu sais bien que je ne supporte pas que tu me mentes ! Se mentir c’est nier l’amour jusque dans son espoir même, se mentir c’est se tuer ! Onze heures, l‘heure de leurs émissaires appointés pour me détruire. Donne. Donne ! (Elle sort une lettre de sa poche et la lui tend. Il ne la prend pas.) Ma potion hebdomadaire de poison social normatif : la lettre recommandée avec accusé de réception pour me rappeler à l’ordre. Je dois de l’argent à qui ?
MARGUERITE._ Au propriétaire de l’appartement. Nous avons trois mois de loyer de retard.
L’APPRENTI MAÎTRE._ Il est étrange qu’à moi qui écris, personne n’écrive, sinon ceux qui n’ont rien à me dire et qui tiennent absolument à ce que je le sache, au point de payer un R, A, R. L’époque fait dans le court, l’extra, l’hyper court, vite, bref, obscur et laid, barbarie de la sémantique opaque de l’empire administratif étatique tentaculaire, c’est le sabbat des sigles, acronymes et autres abréviations : SMIC, ISF, UNEDIC, CSG, RDS, AGESSA, TVA, CREA, RACD, RIB, RTT, NASDAQ, PIB, FMI, ASSEDIC, WAP, ZAC, ZEP, ZUP. Homo faber, Homo sapiens, Homo loquax, Homo perdu, HOM, H, O, M, Horreur, Oubli, Mort. HOM !
Elle ouvre les rideaux, il se précipite pour les fermer.
MARGUERITE._ As-tu avancé sur le synopsis ?
L’APPRENTI MAÎTRE._ Le synopsis. (Il désigne un document composé d’une vingtaine de feuilles agrafées.) D’une pureté cristalline, tout y est. Ce n’est plus une histoire, mais l’histoire, la grande, celle que l’on vit sans en avoir conscience, qui s’y donne cours.
Elle prend le document et lit la première page, puis tourne rapidement les feuilles pour lire la suite.
MARGUERITE._ Mais c’est toujours la même phrase répétée, bout à bout.
L’APPRENTI MAÎTRE._ Une phrase, tu appelles une phrase un dodécasyllabe, plus connu sous le nom d’alexandrin. (Il lit.) Toujours elle revit la fleur qui est l’esprit. Césure à l’hémistiche, rime interne également à l’hémistiche, dite de vers léonins, un monostique parfait qui mérite, par notre époque de basses eaux, d’être clamé aux quatre coins de l’horizon du matin au soir. Chaque balcon, chaque terrasse, chaque proéminence devrait voir son muezzin scander cette prière poétique, cet appel à l’insurrection spirituelle : Toujours elle revit la fleur de l’esprit, Toujours elle revit la fleur de l’esprit, Toujours elle revit la fleur de l’esprit.
État des lieux avant le chaos
L’ENFANT À VENIR
Cayenne. Guyane française. 2005.
Dans un chalet, une chambre d’enfant peinte en bleu, dont les murs s’ornent de frises représentant des nuages joufflus.
Au milieu de la pièce, un berceau à l’ancienne surmonté d’un arceau en cercle d’où se déploient des rideaux de mousseline blanche.
Dans un coin, une petite table jonchée de feuilles et de documents entourant un ordinateur portable ouvert.
Devant un grand miroir en pied, se tient une femme enceinte, vêtue d’une ample chemise de nuit. Elle serre contre son ventre rebondi un globe lumineux, pareil à ceux qui servent de veilleuse aux enfants, tout en fixant son image dans le miroir, immobile.
Tous les volets sont fermés.
GWENNAËLLE ._ Tristan, il trouve ça triste et de mauvais augure. Mais c’est la force, le courage, l’amour qui donne un sens à la vie. Sans force, on ne peut pas lutter, sans courage, on ne saurait espérer, sans amour, impossible d’engendrer. J’ai bien fait de tenir bon, Tristan lui ira à merveille (elle caresse tendrement le globe et chantonne une berceuse traditionnelle bretonne :)
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Da vamm a zo amañ, koantig, Ouzh da luskellat, mignonig
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
La porte s’ouvre lentement, un homme et une femme, un bloc-notes et un stylo en mains, entrent.
Gwennaëlle se fige.
Tout en écoutant l’homme, la femme observe Gwennaëlle et prend des notes.
LE MARI ._ Depuis, elle ne quitte plus la chambre. Elle reste des heures devant le miroir, le globe en main, sans dire un mot. Et puis brusquement elle s’agite, crie comme si elle voyait des scènes d’apocalypse. Elle se précipite sur ses documents, les parcourt en débitant une litanie d’horreurs. Puis tout aussi brusquement, elle se fige et se met à chantonner une berceuse.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ A-t-elle déjà eu ce genre de réactions ?
LE MARI ._ Jamais.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Même après ses deux précédentes fausses couches ?
LE MARI ._ je n’ai rien noté de particulier, sinon qu’elle travaillait encore plus, jour et nuit, sans relâche. Je n’existais plus pour elle.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Vous n’existiez plus.
LE MARI ._ C’est à peine si elle me parlait. Et quand elle le faisait, c’était toujours en relation avec ses recherches.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Son travail la passionne.
LE MARI ._ Gwennaëlle est l’une des plus brillantes chercheuses en éthologie du moment. Médaille d’argent du CNRS, l’année dernière, pour ses travaux sur le fonctionnement génétique et démographique des populations d’espèces vivant dans des habitats fragmentés. Nous n’avons quitté Montpellier pour venir nous perdre en Guyane que pour l’avancement de ses recherches.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Vous êtes dans le même domaine.
LE MARI ._ Non, simple professeur de musique. Je suis le mouvement.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ À quoi travaillait-elle quand ça s’est produit ?
LE MARI ._ Elle mettait la dernière main à un rapport destiné aux politiques pour la conférence internationale organisée à l’initiative du président de la République. C’est elle qu’on avait choisie pour cette haute mission. (Il prend un dossier relié sur la table.) Menaces sur la biodiversité. Cela l’obsédait morbidement. Sans ses recherches et les idées noires qu’elle brasse à longueur de journée depuis des années, tout cela ne serait pas arrivé.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Son âge, vous en parlait-t-elle ?
LE MARI ._ Sans cesse, elle vivait dans la hantise de ne plus pouvoir avoir d’enfants. Elle ressassait toujours les mêmes pensées : elle était trop vieille, on avait trop attendu. Comme si j’avais eu mon mot à dire. C’est elle qui ne voulait pas du fardeau d’un enfant. C’est elle, pour pouvoir mieux se consacrer à ses recherches.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Pouvez-vous me laisser seule avec elle, je vous prie. (Le mari sort.) Bonjour Gwennaëlle, je m’appelle Marie-Louise.
GWENNAËLLE ._ Marie-Louise Nestor notabilis.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Pardon ?
GWENNAËLLE ._ Le Nestor notabilis est un perroquet parasite qui se nourrit de lambeaux de chair arrachés à des moutons vivants, comme la psychothérapeute que vous êtes est un parasite qui se nourrit de lambeaux de vie arrachées à des êtres en souffrance.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Je ne m’en nourris pas, je vous en soulage.
GWENNAËLLE (elle caresse le globe en chantonnant) ._
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Da vamm a zo amañ, koantig, Ouzh da luskellat, mignonig
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Quarante-deux ans est un âge tout à fait viable pour être mère. J’ai une amie qui a enfanté à plus de cinquante ans. Savez-vous qu’une Anglaise de soixante-sept ans vient d’avoir un enfant ?
GWENNAËLLE ._ Connaissez-vous l’océan, l’océan vert,
A la pointe du Raz, où l’horizon
N’est qu’un long vertige,
L’océan sans fin, sans fond,
Pur cristal, lumière et miroir
Comme à l’origine du monde,
Quand le rêve baignait encore l’univers ?
Entre ciel et vagues, les oiseaux y jouent
Leurs ballets fous de vent et d’espace :
Le fulmar boréal, majestueux dans sa robe de neige,
Le cormoran huppé, sentinelle des falaises,
Le guillemot de troïl badaud débonnaire
Qui pérore et pond à l’a-pic des gouffres La mouette tridactyle ballerine espiègle
Plongeant, planant, riant, si libre, si légère,
Qu’elle semble une chimère d’écume et d’azur
Essaimant à l’envi le bonheur comme un baume.
Et l’âme qui contemple ce paradis d’avant l’homme se sent en paix avec l’éternité.
Elle serre le globe contre son ventre et brusquement se raidit.
Deux hommes apparaissent luttant sauvagement pour la possession d’une bonbonne d’eau. Ils portent des masques à gaz qui dissimulent entièrement leurs visages.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Que voyez-vous ?
GWENNAËLLE ._ L’or bleu.
Les hommes échangent de violents coups.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Décrivez-moi ce que vous voyez.
GWENNAËLLE ._ Ils s’entretuent pourl’or bleu.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Mais qui ?
Un des hommes fléchit sous un coup plus violent que les autres et met un genou à terre. L’autre homme s’enfuit avec la bonbonne d’eau. L’homme blessé se relève aussitôt et se lance à la poursuite du premier.
GWENNAËLLE ._ Neuf milliards d’hommes, en deux mille cinquante, ils sont plus de neuf milliards. Le réchauffement de la planète dépasse les deux degrés. Les forêts sont dévastées, les glaces ont fondu, la mer envahit les terres, des millions d’êtres jetés hors de leurs foyers errent en quête de subsistance et d’eau. Par milliers des espèces ont été détruites, les rats, les chiens sauvages prolifèrent ; rage, choléra, typhoïde, paludisme, bilharziose, maladie de Lyme se répandent en même temps que se succèdent inondations, canicules, tempêtes, tornades, cyclones, ajoutant les morts aux morts.Les déserts s’étendent, le béton recouvre la terre, l’homme n’est plus qu’un animal qui survit, luttant contre les famines, les cataclysmes à répétition et contre l’homme plus féroce, plus monstrueux que jamais. L’esprit est anéanti.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Depuis que le monde existe, on parle de sa fin prochaine.
GWENNAËLLE ._ Les grands albatros auront disparu. Ce voyageur ailé, roi de l’azur, sera effacé de la mémoire du monde. Plus jamais ses ailes de géant l’empêcheront de marcher sur le pont des navires qui voguent dans l’imaginaire du poète. La beauté est anéantie.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Vos recherches vous font voir les choses trop en noir. Il faut relativiser. Vous avez besoin de prendre de la distance et du repos.
GWENNAËLLE ._ La matrice est pourrie, dévastée, carbonisée. Les germes vitaux consumés dans leur essence même.
Tout ce qui fut la vie ne produit plus que mort.
Tout ce qui fut amour n’engendre plus que haine.
(Elle se précipite vers la table, y pose le globe et saisit parmi les feuilles un cutter, de l’autre main elle s’empare d’une feuille qu’elle lacère d’un coup.)
Qu’un corps reçoive une entaille qui le blesse profondément, avec le temps, la blessure cicatrise, la chair se reconstitue et le principe vital agit à nouveau. (Elle se met à frapper en tous sens la feuille.) Mais infligez-lui coups sur coups, par dizaines, pas centaines, par milliers, par milliards, jusqu’à n’en faire qu’une plaie béante, comment celle-ci pourrait-elle cicatriser, s’il n’y a plus de chair saine autour pour la régénérer, et si le principe vital est frappé au cœur même de son être ?
Elle lâche la feuille réduite en charpie, et avance vers la psychothérapeute, le cutter levé.
LA PSYCHOTHÉRAPEUTE ._ Qu’allez-vous faire ? Reposez ce rasoir ! Monsieur Braouzec ! Monsieur Braouzec !
Elle sort précipitamment.
Gwennaëlle jette le cutter, reprend le globe qu’elle serre contre son ventre et va se poster devant le miroir où elle reprend sa contemplation.
Le mari entre.
LE MARI ._ Gwen.
GWENNAËLLE ._ Je ne veux plus te voir.
LE MARI ._ On va repartir en France. On recommencera.
GWENNAËLLE ._ Stupide impuissant pollueur ! Tu es bien l’homme, fils de l’homme qui saccage, corrompt, empoisonne la vie. Tu ne penses, tu n’agis que pour détruire, souiller et donner la mort.
LE MARI ._ Reviens, Gwen ! Je comprends ta douleur, moi-même je souffre au-delà de toute mesure. Mais je t’en supplie, pense à nous. Il ne faut pas désespérer. Nous y arriverons.
GWENNAËLLE ._ Comme toujours, tu me harcèles, comme toujours, tu me mets à bout, jusqu’à me rendre folle, et je perds l’enfant. Mais cette fois-ci, tu n’y pourras rien. J’aurai mon bébé. Tristan va naître.
Il soulève sa chemise de nuit et arrache l’oreiller avec lequel elle simulait sa grossesse.
LE MARI ._ Il n’y a pas de Tristan.
Gwennaëlle se précipite vers le berceau.
GWENNAËLLE ._ Tristan est dans son berceau.
LE MARI ._ Non, il n’est pas dans son berceau. Il est né à ton cinquième mois de grossesse et n’a pas survécu. On l’a enterré !
GWENNAËLLE ._ On l’a enterré.
LE MARI ._ Il y a trois jours.
GWENNAËLLE ._ Mais qui enterrera la terre ? (Elle pose le globe dans le berceau et se met à chantonner.)
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Da vamm a zo amañ, koantig, Ouzh da luskellat, mignonig
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Da vamm a zo amañ, oanig
Dit-te o kanañ he sonig
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
En deiz all e ouele kalzik
Hag hiziv e c'hoarzh da vammig
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Toutouig la la, 'ta paourig
Poent eo serrañ da lagadig
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Toutouig la la, va mabig, Toutouig la la
Fais dodo mon petit enfant
Fais dodo
Ta maman est là, mon petit écureuil
Près de ton berceau, mon petit écureuil
Fais dodo mon petit enfant
Fais dodo
Fais dodo mon petit enfant
Fais dodo
Ta maman est là, mon petit agneau
Pour toi elle chant sa petite chanson
Fais dodo mon petit enfant
Fais dodo
Fais dodo mon petit enfant
Fais dodo
Jadis elle a pleuré souvent
Mais aujourd'hui elle rit ta petite maman
Fais dodo mon petit enfant
Fais dodo
Fais dodo mon petit enfant
Fais dodo
Fais dodo mon pauvre petit
Il est temps de fermer tes petits yeux
Fais dodo mon petit enfant
Fais dodo
Fais dodo mon petit enfant
Fais dodo
État des lieux avant le chaos
DRAMÉDIE
La reine c’est la ménagère,
Belle de moins de cinquante ans.
L’audimat qui joue le compère,
Broie tout dans ses bras de titan.
Fais que jamais ne désespère
Cette poule aux grands émois d’or,
Qui rêve de faste et d’amants.
Couleur, espoir, gaieté, allant !
Pour le succès, point de hasard,
En happy end, du bleu azur,
Et tant pis pour la vie, l’art,
Le vrai qu’étouffent strass et fards.
Paris. 2001.
Dans une tour moderne surplombant la Seine et Paris, une salle de réunion, avec une grande table centrale.
Un homme, l’auteur, agité, feuillette un scénario. Une femme, la productrice, fumant des cigarillos, l’air très sûr d’elle, lui fait face, en manipulant un Palm.
L’AUTEUR ._ Elle t’a dit quelque chose, quand tu l’as eue au téléphone ?
LA PRODUCTRICE ._ Non.
L’AUTEUR ._ Tu penses qu’elle en a parlé avec lui.
LA PRODUCTRICE ._ Aucune idée.
L’AUTEUR ._ Pourquoi cette réunion, brusquement, et avec lui ?
LA PRODUCTRICE ._ Simple. La chaîne engage sur un téléfilm la comédienne de sa série-phare qui fait à chaque diffusion entre dix et douze millions de téléspectateurs, le directeur de la fiction se doit de se manifester, en présence de la star pour marquer son territoire. Et pour éviter les dérapages d’image.
L’AUTEUR ._ C’est un bon scénario. Le meilleur que j’ai écrit. Une histoire qui dit quelque chose, enfin.
Ils se regardent, inquiets.
LA PRODUCTRICE ._ L’histoire est bonne. Rien à voir avec ce qu’ils font habituellement.
L’AUTEUR ._ C’est ce qui me fait peur.
LA PRODUCTRICE ._ Ne t’inquiète pas, ça va aller. Je suis avec toi.
La porte s’ouvre. Un homme hautain, un sourire figé aux lèvres, entre suivi, d’une jeune femme, portant des textes brochés.
L’auteur et la productrice se lèvent avec empressement pour l’accueillir.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Caro n’est pas là ?
Il serre les mains de la productrice et de l’auteur, en accentuant le sourire en guise de salut.
LA PRODUCTRICE ._ Elle ne va pas tarder. Je viens de l’avoir au téléphone.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Bien, bien, on commence sans elle. J’ai des choses à dire qui ne la concernent pas directement. Agathe, tu as le scénario.
La jeune femme s’empresse de lui tendre le scénario, avec un grand nombre de marque-pages dépassant des tranches
LA RESPONSABLE CHAÎNE ._ J’ai mis des post-it pour repérer chaque problème.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Merci, Agathe. Je ne vais pas rentrer dans les détails. Ce scénario est très bon, mais dans l’état, pas pour nous. (Vers Agathe) Je crois que nous sommes d’accord, l’évidence s’impose.
La responsable chaîne hoche la tête en signe d‘acquiescement.
LA RESPONSABLE CHAÎNE ._ Évident.
La productrice reste prudemment sur la réserve. L’auteur, un instant bouche bée, veut parler. Mais le directeur de la fiction ne lui en laisse pas le temps.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ L’histoire est formidable, mais il faut revoir les personnages et le traitement. Par exemple, cette bande de jeunes. Ce beur et ce black, on n’en a pas besoin. Toute cette violence, c’est inutile. On peut tout ramasser sur le Gaulois, mais en moins sombre. Sa mère abandonnée qu’il maltraite, c’est du Zola. Il faut en faire un fils de famille pourri de fric du seizième et qui deale en plus pour s’amuser.
L’AUTEUR (atterré, mais prudent) ._ Mais ce n’est pas vraiment la réalité de la banlieue.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ La réalité, la banlieue, ça n’a rien à voir ave une histoire pour la télé, surtout avec Caro. Et puis les gens ont envie de voir la riviera, pas les barres du Val fourré. La violence, l’immigration, la drogue, le désespoir, ils en ont assez avec le vingt-heures. Si on remet la sauce avec la fiction qui suit, c’est l’indigestion ! Ils changent de crèmerie. Ils vont voir ailleurs, s’il n’y a pas plus léger. Et c’est normal.
LA RESPONSABLE CHAÎNE (hochant la tête) ._ Normal. Ils veulent dormir sans cauchemars. Les lettres qu’on reçoit à ce sujet. Il faudrait que les auteurs les lisent pour comprendre le point de vue du téléspectateur moyen.
LA PRODUCTRICE ._ On peut alléger, on peut alléger, ce n’est pas un problème.
L’AUTEUR (toujours prudent) ._ Il faut savoir ce que l’on veut raconter.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Ce que l’on veut c’est que la ménagère de moins de cinquante ans ne zappe pas au bout de trois minutes, et qu’elle reste pendant une heure et demi scotchée devant son poste. Voilà ce qu’on veut.
LA RESPONSABLE CHAÎNE (hochant la tête) ._ Exactement.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Et le mari de Caro, j’y crois pas à son agence de communication.
LA RESPONSABLE CHAÎNE (hochant la tête) ._ Une agence de communication, ça n’évoque rien à la ménagère. Ce n’est pas un métier pour elle, la communication. Pas concret.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Il faut lui trouver un autre boulot. Je sais pas, moi. (il réfléchit.) Concessionnaire Mercedes, c’est bien ça. Tout le monde imagine ce que ça peut être. Un bon gros con sûr de lui, autoritaire, tyran au travail et à la maison, le bourgeois pas sympa, quoi.
LA PRODUCTRICE ._ Très bonne idée. Parfait. (À l’auteur :) Qu’est-ce que tu en penses ?
L’AUTEUR (toujours prudent) ._ Peut-être, je ne sais pas. Il faut que je voie ce que ça implique dans leurs relations.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Et puis du sentiment. Du sentiment. Mais en demi-teinte, pas du social ou du drame à décorner les bœufs. Tous ces personnages qui souffrent et sont mal dans leur peau, il faut qu’ils sourient, qu’ils rient. Ils prennent des coups, d’accord, mais ils luttent, ils rêvent. De l’humour. De l’espoir ! Ni drame, ni comédie. Mais dramédie. Là, c’est gagné !
LA RESPONSABLE CHAÎNE (hochant la tête) ._ Dramédie, c’est ce qu’elles veulent. Une histoire qui fasse vrai, mais sans lourdeur. Toutes nos analyses de parts de marché le prouvent. Du réel mais soft.
LA PRODUCTRICE ._ L’histoire est bonne. On va reprendre tout ça. Ce n’est qu’une question de point de vue.
La responsable chaîne indique une page annotée au directeur de la fiction.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Par exemple, le mari ne quitte pas Caro.
LA RESPONSABLE CHAÎNE (hochant la tête) ._ La ménagère ne comprendrait pas qu’un homme puisse quitter une femme comme Caro. Inconcevable.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Les ménagères sont habituées à voir Caro dans un rôle de leader, toujours en battante qui réussit tout ce qu’elle entreprend. C’est Caro qui vire le mari.
LA PRODUCTRICE ._ Tout de son point de vue, pas de problème. C’est pas énorme à faire.
L’AUTEUR (moins prudent) ._ Mais le point de vue de la fille est aussi important. C’est une adolescente en pleine révolte qui ne comprend pas le désordre et la violence des adultes. La force de l’histoire tient dans la confrontation entre la fille et la mère...
La porte s’ouvre, interrompant l’auteur. Une belle femme rousse, aux abords de la cinquantaine entre, un scénario à la main. Tous se dressent, avec des sourires exagérés.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Caro chérie ! ma comédienne préférée. Elle est superbe. À chaque fois plus superbe.
LA STAR TÉLÉ ._ Tu n’es pas mal toi non plus. Mais tu as maigri ?
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ À peine. Je craque toujours au dessert.
La star télé salue la productrice, indifférente, puis l’auteur, très distante.
LA STAR TÉLÉ ._ Tu vas bien ?… Salut.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Agathe t’a communiqué le top cent des fictions.
LA STAR TÉLÉ ._ Pas mal, pas mal.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Pas mal ! Non seulement elle a fait la meilleure audience de l’année, mais en plus elle a dix épisodes dans le top cent. Tu es la meilleure, Caro, la meilleure !
LA PRODUCTRICE ._ Dix épisodes, c’est formidable. Incroyable, non ?
L’AUTEUR (bougonnement poli) ._ Incroyable.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Il n’y a qu’elle pour pouvoir réussir cet exploit. Et depuis quinze ans, chaque année, c’est le même succès !
LA RESPONSABLE CHAÎNE (hochant la tête) ._ Il n’y a pas d’autre exemple.
LA PRODUCTRICE ._ Phénoménal.
LA STAR TÉLÉ ._ Au début, je faisais mieux.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Non, mais écoutez-la. Tu ne vas quand même pas déprimer.
LA STAR TÉLÉ ._ Bon. Ce scénario, vous en êtes où ?
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ On a fait un premier tour de piste pour redéfinir les grands axes des enjeux. C’est à toi, maintenant.
Elle jette le scénario sur la table.
LA STAR TÉLÉ ._ Tel que c’est écrit, moi, j’ai envie de jouer le rôle de la fille ! Elle a toutes les scènes fortes pour elle !
L’AUTEUR._ Pas vraiment. Je l’ai écrit de façon à équilibrer. La mère et la fille sont à cinquante, cinquante.
LA PRODUCTRICE ._ C’est vrai. J’ai vérifié.
LA STAR TÉLÉ ._ Justement. Il faut rééquilibrer. Soixante-dix pour moi et trente pour elle.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Caro a raison. Les Français ne vont pas se poster devant leur télé pour voir une gamine inconnue se déglinguer pendant deux plombes. Ce qu’ils veulent voir, c’est Caro qui se bat pour la sauver.
LA PRODUCTRICE ._ On peut rééquilibrer, pas de problème.
L’AUTEUR._ Mais quand, on voit la fille dans une situation de détresse, on pense aussitôt à la mère, à la souffrance qui va être la sienne quand elle va découvrir l’état dans lequel a sombré son enfant. On est alors en totale empathie avec elle.
Silence. Tous regardent l’auteur.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION (cinglant) ._ Il y aune règle d’or dans le polar. Quand le héros n’est pas à l’image, on le perd.
L’AUTEUR._ Mais ce n’est pas un polar. C’est une histoire qui pourrait arriver à n’importe quelle mère aujourd’hui.
LA STAR TÉLÉ ._ Oui, mais la mère en question, là, c’est moi. Tout doit partir de moi. Et il me faut une histoire d’amour avec un mec au boulot. Je ne peux pas apparaître que comme mère. Il faut que je puisse aussi développer ma féminité.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ En opposition à son personnage habituel dans la série.
LA STAR TÉLÉ ._ C’est ça l’élément nouveau qui va exciter la curiosité.
L’AUTEUR._ La ménagère.
LA RESPONSABLE CHAÎNE (hochant la tête) ._ La ménagère a besoin de s’identifier à Caro et forcément, elle attend la rencontre avec l’homme de sa vie.
L’auteur se lève brusquement.
L’AUTEUR._ Je voudrais vous dire…
Tous le regardent, étonnés.
LA PRODUCTRICE (l’air affolé, jetant à l’auteur un regard suppliant) ._ Ce n’est vraiment pas grand-chose.
L’AUTEUR._ Je… Je ne crois pas qu’il faille toujours obéir aux diktats du public. (Il va vers une baie vitrée) Toutes ces femmes, tous ces hommes, dans cette ville immense, comme à travers tout le pays, qui tous les soirs se retrouvent devant le même ragoût insipide de fictions formatées, je me dis que sans le savoir, sans en être conscients, ils attendent du nouveau. Et ce nouveau…
LE DIRECTEUR DE LA FICTION (le coupant, sans recours possible) ._ Mais bien sûr, le public attend toujours du nouveau.
L’auteur n’arrive pas à reprendre la parole.
LA RESPONSABLE CHAÎNE (hochant la tête) ._ On attend tous du nouveau.
LA STAR TÉLÉ ._ Pour attendre, on attend.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ On ne doute pas un instant que la nouvelle version nous surprenne tous.
LA PRODUCTRICE ._ Elle va vous surprendre. Sans problème !
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Mais Dramédie ! (coupant et définitif) Très bien. Je crois que nous avons fait le tour de la question. Pour les détails, point à point, c’est avec Agathe qu’il faut voir. Agathe, tu t’en occupes. (à la productrice qui allait se lever) Nous, nous devons travailler sur un autre projet avec Caro. (il tend la main à l’auteur) Au revoir.
L’AUTEUR (bafouillant) ._ Au revoir.
LA PRODUCTRICE ._ On s’appelle.
L’auteur sort, comme dans un état second.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Dis-moi, tu penses qu’il pourra y arriver.
LA PRODUCTRICE (prudente) ._ Pourquoi, tu as des doutes ?
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Et toi, Caro ?
LA STAR TÉLÉ ._ L’histoire est bonne, mais par moments, c’est super bizarre. Il voudrait casser mon image, il ne s’y prendrait pas autrement.
LA PRODUCTRICE ._ Il faut lui laisser sa chance.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Tout à fait d’accord. Il est à l’origine de l’histoire, il faut qu’il ait sa chance. Évidemment, s’il n’y arrive pas, il faudra bien penser à un autre auteur. Encore deux versions, et on avisera.
LA RESPONSABLE CHAÎNE (hochant la tête) ._ Mais au-delà de trois versions, les auteurs ne donnent plus rien. Toutes nos statistiques le prouvent.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Après trois versions, il faut les changer.
LA PRODUCTRICE ._ Tu as quelqu’un en tête.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Personnellement, non, je n’y ai pas réfléchi. Agathe ?
LA RESPONSABLE CHAÎNE._ Peut-être, Didier Salleu et Marie Bourrin.
LA STAR TÉLÉ ._ Ils sont très bien.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Ils ont le ton.Parfaits pour une dramédie.
LA RESPONSABLE CHAÎNE._ Avec eux pas de surprise. Ça roule.
LA PRODUCTRICE ._ Je n’ai pas leurs coordonnées.
LE DIRECTEUR DE LA FICTION ._ Agathe te donnera ça. Alors ce nouveau projet, Caro ? |